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Libération February 01, 2005

Né pour tuer en Irak

L'armée américaine va utiliser des robots armés pour des missions militaires. Une révolution dans l'art de la guerre, qui soulève de nouveaux problèmes éthiques.

By Pascal Riche
Arsenal de Picatinny (New Jersey) envoyé spécial

Lorsqu'on le voit s'échapper rapidement du hangar, pivoter sur ses chenilles, attendre deux secondes, remuer une de ses quatre caméras, traverser la rue sans se faire écraser, grimper le talus et s'ébrouer dans la neige, on ne peut s'empêcher de le trouver mignon, ce soldat-là. On a tort : c'est le pire des tueurs. Froid comme l'acier, insensible à la douleur, sans coeur.

Il ne mange pas. Il ne souffre pas. Il ne rate presque jamais sa cible. C'est un robot. Ce qui ressemble à son nez est la pointe d'un fusil-mitrailleur M 249.

Les Etats-Unis s'apprêtent, dans les mois qui viennent, à envoyer en Irak quelques-uns de ces engins. C'est une première. Jusque-là, les robots étaient confinés dans des tâches de sauvetage de blessés ou de déminage. Mais, si on excepte l'avion sans pilote Predator, jamais l'US Army n'avait eu recours à des machines pour des missions de combat. Les prototypes de soldats-robots étaient en effet très lourds, très lents, et soulevaient donc peu d'enthousiasme chez les militaires. Le nouveau robot, baptisé Swords (1) par les ingénieurs de Picatinny, avance à 6,6 km/h. Il suffit de deux hommes pour décharger ses 90 kilos d'un camion. Il a été développé en dix-huit mois, pour seulement 2 millions de dollars.

"Ce sont des soldats en Afghanistan qui ont déclenché le processus, raconte Anthony Sebasto, l'ingénieur chargé du projet. Ils utilisaient les robots Talon pour désamorcer des explosifs et ont exprimé le besoin d'avoir les mêmes robots, mais armés." L'équipe de Picatinny a décidé de marier un châssis Talon, fabriqué par une entreprise du Massachusetts, Foster-Miller, et le système de télécommande d'arme Trap (2) fabriqué par Precision Remote, une société de San Francisco. "Comme quoi, on peut très bien créer un outil révolutionnaire avec des technologies existantes", se félicite Sebasto. Les robots, qui coûtent 200 000 dollars (155 000 euros) pièce, peuvent être équipés de fusils, de mitraillettes, de lance-grenades ou de lance-roquettes antichar. Leurs batteries ont six heures d'autonomie (quatre heures en déplacement) et leur rayon d'action est d'environ 800 mètres.

Mais attention, insistent ceux qui ont créé ces monstres : les Swords ne peuvent pas bouger d'eux-mêmes. Encore moins tirer. Seul un être humain peut appuyer sur la détente. "Au lieu d'avoir son arme à l'épaule, le soldat la manipule à 500 mètres en arrière, voilà tout", minimise Bob Quinn, directeur de la robotique militaire chez Foster-Miller. "Il n'a pas le stress des balles qui sifflent autour de sa tête." Un jour, un marine qui avait sans doute trop lu Harry Potter s'est exclamé : "C'est comme une cape d'invisibilité !"

Quand les robots tireront tout seuls

A écouter les experts des questions stratégiques, pourtant, l'apparition de ces robots-tueurs n'est pas un événement anodin. Elle marque le début d'une nouvelle révolution dans l'art de la guerre, un de ces tournants comparables à la découverte de la poudre ou de la bombe atomique. Le vrai changement aura lieu lorsque les robots prendront de l'autonomie. Quand ? Selon John Pike, directeur de globalsecurity.org, un centre de recherches sur la sécurité nationale, c'est pour la fin de la prochaine décennie : "Les humains leur donneront une mission, qu'ils exécuteront. Par exemple : vous devez nettoyer cet immeuble, et vous êtes autorisés à tuer tous les humains de plus de 1,30 m s'y trouvant." Si la tentation de fabriquer des robots autonomes est très forte, explique-t-il, c'est parce qu'ils permettront enfin de résoudre un des principaux casse-tête de la guerre : le fait que les soldats ont énormément de mal à tirer sur d'autres êtres humains. "A la différence de ce qu'on voit dans les films, ils ne déchargent pas souvent leurs armes, et lorsqu'ils le font, ils tirent souvent sans vraiment viser l'ennemi. Leur instinct naturel les pousse à ne pas faire souffrir ni tuer. Une bonne partie de la formation des soldats de l'infanterie consiste à les déconditionner pour les rendre capables de tuer. Mais c'est très difficile. Les robots, eux, seront sans merci, sans remords."

Bob Quinn ne veut pas croire au pronostic de Pike : "Je ne pense pas que je verrai des robots autonomes de mon vivant", dit-il. Il admet que la technologie permettrait facilement de les fabriquer, mais il veut se persuader que l'armée ne se lancera pas dans cette voie, pour des raisons éthiques ou politiques : "Les militaires sont extrêmement attachés à ce que l'homme reste maître de l'ensemble des mouvements des robots. Par exemple, on avait ajouté une fonction cruise control (contrôleur automatique de vitesse, ndlr). Ils nous ont ordonné de la retirer. Ils insistent pour que le soldat, derrière son joystick, soit entièrement maître du Talon." Selon lui, si des progrès spectaculaires sont à attendre dans les prochaines années, ils auront plutôt lieu du côté du rayon d'action. Il est encore difficile de piloter un robot via une liaison satellite, à cause du temps de réponse, qui reste trop long. Mais ce problème devrait rapidement être résolu.

"Avec l'Irak, tout a changé"

Dans un premier temps, pronostiquent les stratèges, ce n'est pas au combat que les robots seront le plus utiles, mais pour des tâches simples ou répétitives : logistique, ravitaillement, transport, patrouilles, reconnaissance... Les économies potentielles sont énormes. "Imaginez un convoi dont un des camions serait conduit par un soldat, mais tous les autres le seraient par des robots. On économiserait les conducteurs des camions, mais aussi les cuisiniers qui leur faisaient à manger, les gardes qui protégeaient les cuisiniers, etc.", explique Pike. Mais l'intérêt pour les robots de combat ne manquera pas, lui aussi, de croître rapidement : "Tout indique que les guerres seront de plus en plus souvent urbaines. Et dans les villes, les robots peuvent être extrêmement utiles. Ils peuvent aider à sécuriser un immeuble, à garder des zones qui ont été prises, etc.", explique Steven Metz, professeur à l'institut d'études stratégiques de l'US Army War College de Carlisle (Pennsylvanie). De ce point de vue, la guerre en Irak représente un tournant. "Jusque-là, témoigne Bob Quinn, les militaires ne portaient pas un grand intérêt aux robots. Avec l'Irak, cela a changé du tout au tout", confirme Bob Quinn. Dans une situation de guerre urbaine, les militaires ont besoin d'yeux pour détecter les dangers....

Une course sans fin

Après l'"autonomisation" des robots, l'étape suivante sera celle des "décisions morales" : "Les progrès de l'intelligence artificielle sont tels que, dans deux ou trois décennies, on sera en mesure de faire des robots qui, techniquement, seront capables de prendre des décisions autonomes complexes, des décisions morales", assure Steven Metz. Certes, de l'eau coulera sous les ponts avant qu'on laisse un robot choisir sa cible de façon autonome. "Les problèmes que cela pose en termes d'éthique et en termes de droits de l'homme sont énormes", reconnaît-il. Au commencement, dans la programmation des robots, les décisions qu'ils pourront prendre seuls seront limitées au minimum. Ils auront une "éthique programmée" assez rigide : n'obéir qu'à des humains, ne tirer que si telles ou telles conditions sont réunies, etc. Puis, pronostique Steven Metz, se posera la question de savoir si on peut passer à un second niveau : "Faire en sorte que le robot réfléchisse lui-même à ses décisions : si j'agis ainsi, quelles seront les implications. Pourquoi serait-ce mal ?"

On est très loin d'en être à ce stade de la réflexion, et personne ne semble vouloir s'y précipiter. Mais l'histoire militaire a montré que rien n'arrête la course au perfectionnement des armes. Personne ne peut accepter d'être dépassé par le camp adverse. John Pike avoue qu'il ne sait pas si la robotique prépare un monde meilleur ou non. D'un côté, les robots vont peut-être finir par rendre les guerres impossibles : "Avec une armée de robots, on hésitera moins à intervenir en Afrique pour empêcher un génocide." D'un autre côté, le gouvernement risque d'être tenté de résoudre tous les problèmes du monde de façon militaire : "Quand on a un marteau dans la main, tous les problèmes deviennent des clous", résume Pike.

Texte et photos Pascal Riché

(1) Special Weapons Observation Reconnaissance Detection System, qui forme l'acronyme Swords, "épées".

(2) Telepresent Rapid Aiming Platform, qui forme l'acronyme Trap, "piège".


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